Jeudi 13 décembre 2007

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 Unai établit son nouveau campement à plus d’une journée de marche de la vasque, sur un versant exposé au sud. La forêt, à cet endroit, était moins épaisse.
En d’autres temps, il aurait écarté ce choix, ne serait-ce que pour des raisons d’approvisionnement en bois de ces meules à charbon. Aujourd’hui, ce qui lui importait, c’était la lumière qui dansait dans les branches des arbres, et l’inspiration créatrice que suscitaient ces lieux.

Six familles s’étaient établies sur le flanc nord, plus arrosé. Comme ailleurs, les gens vivaient de la pêche du saumon, et de l’élevage d’un petit troupeau de brebis, sur quelques arpents défrichés et semés de prairie.
Il suffisait à Unai de marcher deux à trois heures jusqu’aux premières crêtes pour apercevoir la fumée des foyers, qui montait droite et grisâtre dans le ciel d’hiver. Il aurait pu ainsi partager de temps à autre une écuelle de soupe ou un plat de saumon arrosé d’hydromel, car ses nouveaux voisins étaient d’un tempérament fort accueillant.
Mais Unai était un solitaire. Il s’accommodait de la compagnie des arbres et de la faune sylvestre.

Enfin, ainsi que tu vas le voir, l’amour a raison des gens les plus taciturnes.



par Kirikino publié dans : Conte Lunaire de Kirikino
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Mercredi 12 décembre 2007


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Unai terminait son immense composition.
Les arbres, aux branches dégarnies, ajoutaient encore au relief pictural. L’ensemble exprimait une grande force et se voyait de loin.

Dans la vallée, des bergers rapportaient des propos étranges.
On racontait que le soleil jouait avec des couleurs vives peintes sur les arbres dans une petite clairière. Selon le tempérament de l’observateur ou l’heure du jour, le spectacle pouvait être une ode à la joie ou alors, une invite à la mélancolie.
Mais vous le savez bien les goûts et les couleurs font rarement l’unanimité.
Les gens colportaient des tas d’histoires mais il ne se trouva personne pour vérifier les propos tenus.

Unai fit son apparition avec le solstice d’hiver. Il était rayonnant, métamorphosé, comme si les évènements glissaient sur lui.
Les commentaires reprirent de plus belle. Certains commençaient à jalouser sa bonne fortune, son attelage magnifique, la grâce de ses mouvements.
Les filles à marier après l’avoir longtemps dédaigné, ignoré, commençaient à le considérer comme un bon parti…
Unai fut l’objet d’attentions qu’il ne remarqua même pas.
L’acquisition d’un matériel de plus en plus  insolite, pour qui connaissait le métier de charbonnier, l’accaparait.
Néanmoins, il dispensait des propos agréables à chacun, plaisantait avec les pêcheurs, conversait avec un berger au détour d’un sentier…
Il prit ainsi connaissance des commentaires que les gens échafaudaient au sujet de curieuses peintures dans les arbres, en pleine forêt. Unai ne tarda pas à réaliser que son travail attirerait tôt ou tard la curiosité de ses contemporains. Il finirait par les guider involontairement jusqu’à la vasque, et là, qui pouvait deviner ce qui se produirait…

Ces premières réflexions l’alarmèrent car il lui serait désormais difficile de se passer de cette forme d’expression. Devait-il abandonner son art ou bien tout simplement le pratiquer en des lieux situés à l’opposé de celui qu’il cherchait à protéger.
Oui, bien sûr !
Là se trouvait la solution !
Il lui suffirait de changer de versant ou même de se rapprocher des habitations les plus isolées. Il pourrait ainsi poursuivre à loisir l’ensemble de ses activités
Sa décision prenait corps. Il décida alors d’écourter son séjour parmi les hommes.
Unai demeura deux jours au village, puis reprit le chemin de la forêt. Il marchait d’un pas vif que rythmaient les sonnailles de ses mules et de ses chevaux.




par Kirikino publié dans : Conte Lunaire de Kirikino
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Mardi 11 décembre 2007

               
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Les jours raccourcissaient, on sentait l’hiver en marche. Dans un flamboiement de couleurs rouille et or, les arbres abandonnaient leurs feuilles aux caprices des vents.
Les bons jours, le vent du sud offrait aux feuilles mortes des jeux aériens. Les feuilles dans une grande volute semblaient vouloir se visser dans le ciel. Puis le vent facétieux les entraînait dans des tourbillons circulaires à ras du sol…
Les mauvais jours, la pluie interrompait le voyage, plaquait les feuilles humides au sol. La bise remisait alors les dernières feuilles dans les vallons encaissés, dans les trous et les crevasses ainsi qu’aux abords des cours d’eau.

Les contacts avec le hérisson s’espacèrent pour cesser définitivement à l’approche de l’hiver. Gras et dodu, ce dernier aménagea un nid douillet, dans lequel il entreprit une longue hibernation à l’abri des sautes d’humeur du temps.

Unai demeura fidèle au poste. Il assistait seul aux phénomènes des nuits de pleines lunes. Il se concentrait sur les détails, essayait de relier ce qu’il voyait et ressentait aux enseignements du hérisson. Son abri de myrtilliers ayant perdu sa végétation, il opta pour une petite cavité rocheuse qui présentait également l’avantage de le protéger des vents.
De ce nouveau poste d’observation, il voyait les choses sous un autre angle.

Belle des Bois paraissait habitée par deux personnalités entremêlées. La première, rayonnante et lumineuse sautait aux yeux. La seconde, obscure et ténébreuse, se nourrissait de l’éclat de la précédente.
Unai remarqua que lorsqu’il distinguait plus clairement la face obscure de Belle des Bois, des changements de temps soudains intervenaient, avec une violence proportionnelle. Il pouvait s’agir de pluies diluviennes, suivies de crues impressionnantes, ou encore, d’importantes chutes de neige aussi impromptues qu’indésirées. Durant quelques jours, les éléments se déchaînaient, donnaient libre cours à leurs humeurs violentes et destructrices. Puis tout rentrait dans l’ordre. Sagement, un retour à l’équilibre inopiné, reprenait l’ordre des choses.
On mettait les dégâts sur le compte d’un écart polisson, d’une quelconque humeur passagère…



 
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Lundi 10 décembre 2007

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Emporté par l’enthousiasme, Unaï décida de poursuivre son activité créatrice aux abords de la vasque. Il avait envie de rendre à Belle des Bois une partie de la joie qu’elle lui apportait.
Au prix de quelques difficultés, il descendit ses couleurs dans des seaux en écorce de bouleau. Il malaxait ses préparations afin de les appliquer sur une série de troncs quand le hérisson lui rendit visite.

De leurs rencontres désormais fréquentes, naissait un dialogue passionné dont Unai retirait un grand enseignement.
Unai terminait d’agiter ses mixtures et s’apprêtait à les appliquer sur l’immense bouleau proche de la vasque, quand son ami hérisson interrompit son geste avec ces explications :
« Il n’est point nécessaire de marquer cet arbre-là ! »
Indécis , Unai ne savait que faire ni penser. Bien que celui-ci fut de taille considérable, les bouleaux étaient des arbres très communs. Le plus souvent, ils abondaient dans les lieux où il avait effectué ses coupes de bois. Croissant vite, colonisant rapidement l’espace vaquant, leur durée de vie assez courte ne leur permettait guère d’occuper aussi durablement l’espace forestier que les hêtres, seigneurs de la.forêt.
Le hérisson nota son trouble et lui tint le résonnement suivant :
« Le grand chambardement est en marche. Point n’est nécessaire de hâter le cours des choses, d’attirer le regard des hommes sur ce lieu. Attends donc que les éléments se mettent en place d’eux-mêmes. Leur temps viendra bien assez tôt… »
Unai bien qu’habitué aux propos obscurs du hérisson demeura interdit. Que sous-entendait-il par là ?

Le hérisson dubitatif se dandinait sur ses minuscules pattes, comme en proie à une grande hésitation. Il se décida enfin à dire :
« Ce bouleau représente la voie par où descend l’énergie du ciel et par où remonte l’aspiration humaine. Il est l’axe du monde, sur lequel s’appuient les sept piliers… »
Les sept piliers : pourquoi sept et pas douze se demandait Unai.
« Parce que c’est dans l’ordre des choses : d’abord vient le sept puis le douze. C’est ainsi, sept piliers, comme les sept jours de la semaine, les sept astres qui gouvernent le zodiaque, les sept notes de musique, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, les sept degrés de la conscience… »
Le hérisson abandonna un Unai pantois à sa réflexion. On l’entendait poursuivre ses énumérations dans les fourrés, d’une voix de moins en moins audible…



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Dimanche 9 décembre 2007

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Les propos du hérisson rencontraient un écho en Unai.
En homme simple, il goûtait aux joies de la nature. Du chant de la sitelle ou de celui de la fauvette ; il faisait une symphonie, de la pluie qui tambourinait sur son abri de planches grossières ; une sardane, du passage du vent dans les branches, une nymphe jouant de la lyre…
Dans la douceur des nuits estivales, il s’allongeait sur la pelouse de la clairière et observait le ciel étoilé. Il lui semblait alors prendre conscience de sa place insignifiante dans l’univers. Il faisait partie d’un tout dont la compréhension le dépassait, mais dont il était partie prenante…
Il avait néanmoins du mal à s’imaginer ce que le hérisson incluait dans le « grand rêve », tout comme ce qu’il entendait par « voir avec le cœur »… Mais il se rassurait en se disant qu’il y aurait devant lui de nombreuses pleines lunes, pour trouver une explication à tout cela.

Une douce transformation s’opérait en lui.
Il s’essaya aux couleurs, broyant de l’ocre, découvrant l’alchimie des pigments. Il délaissa son activité première de charbonnier, sans pour autant l’abandonner définitivement, pour s’adonner aux joies d’une activité créatrice particulière.
À l’aide d’une brosse grossière, il enduisait le tronc ou certaines grosses branches d’arbres de ses couleurs. Il affectionnait par-dessus tout l’écorce lisse et gris clair des hêtres, surtout lorsque ces arbres abritaient à proximité des peuplements de bouleaux.
Les tâches disséminées de couleur jaune, rouge et orangée disposées sur les arbres à différentes hauteurs contrastaient avec le blanc et le noir des écorces des bouleaux, le gris-bleu des lichens.
Son travail, non seulement se voyait de loin, mais surtout, donnait une cohésion ainsi qu’une dimension surprenante à l’ensemble.

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Samedi 8 décembre 2007

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 Le saumon dans un bond irisé sortit de l’eau, déposa le peigne sur la pierre, puis regagna les profondeurs de la vasque.
Une lueur, puis une musique envoûtante ne tardèrent pas  à se manifester. Belle des Bois arrivait en compagnie de sa suite. Unaï remarqua des nouveaux venus parmi la troupe des musiciens : certains d’entre eux jouaient d’une espèce de cornet, et les notes de musique montaient haut, belles et pures dans la nuit calme.
Absorbé dans la contemplation du merveilleux spectacle, Unaï ne prit pas garde de prime abord au chuchotement qu’il percevait à ses côtés.
Mais celui-ci reprit.

Il abandonna à contrecoeur la vision éthérée de Belle des Bois, pour remarquer le petit hérisson. Il allait le chasser, quand il se ravisa. Après tout il lui devait bien une oreille attentive, ne serait-ce que pour le conseil qu’il lui avait rendu tantôt.
Le hérisson l’entreprit alors de la sorte :
« Le saumon, comprends-tu, n’est pas poisson semblable aux autres. Il est magique ».
Unai n’en doutait point. Il y avait bien quelque magie dans l’air, car la raison ne suffisait pas à expliquer ces phénomènes, convenons en !
Aussi, sans perdre une miette du spectacle qui se déroulait sous ses yeux, il écouta sagement les propos du hérisson.
« Ce saumon, vois-tu, constitue le lien entre le bas et le haut, entre le sec et l’humide. Il permet de passer d’un monde à un autre : ne se satisfait-il pas des profondeurs salées de l’océan, comme il recherche l’eau vive des torrents pour s’y reproduire. »
Unai opina du bonnet. Ces propos lui semblaient remplis de bon sens.
Le hérisson poursuivit encore :
« Pour celui qui regarde cet animal, ainsi que tu le fais, avec le cœur, ce saumon ouvre les portes du grand rêve. Il te met sur la voie des origines. Sur son invitation, tu pourras remonter aux sources, te régénérer dans le passé, revenir sur tes pas pour trouver ce dont tu as besoin… »

Une note de musique monta plus haut que les précédentes. Belle des Bois lança avec grâce le peigne dans la vasque, et la petite compagnie s’évanouit comme la fois précédente.
Les questions se pressaient aux lèvres de Unai.
Il chercha le hérisson dans les fourrés, mais celui-ci avait disparu.




 
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