Vendredi 13 juillet 2007

Kirikino : Jean, je l’avoue, au cours de notre dernier entretien, je t’ai gentiment chambré. J’espère que tu ne m’en veux pas ?

Jean : Non, du tout. En fait, je te livre les événements comme je les vis, avec la passion et les interrogations qui m’animent. Ne vas pas y voir autre chose.

Kirikino : Rassures-toi Jean, je l’ai bien compris. J’aimerais à mon tour rebondir sur cette ouverture d’esprit nécessaire selon toi à la détection des opportunités.

Jean : Selon moi, non, car je ne suis pas l’inventeur de la méthode. Il me semble que cela tombe sous le sens voilà tout. Je ne suis tout compte fait qu’un expérimentateur et qui parle d’expérimentation intègre par la force des choses, la possibilité d’une erreur, l’éventualité d’un échec. À toi de mettre en place un processus, une méthode qui laisse le moins de place possible aux phénomènes aléatoires. Tu as tout bonnement intérêt à le faire si tu ne veux pas hypothéquer, dès le départ, tes chances de réussite, aussi modestes soit-elles. Mais il faut que tu saches que tu n’es jamais à l’abri.

Kirikino : Cela sous-entend que dès le départ, tu as intégré l’éventualité d’un échec ?

Jean : Oui, en partie. Je pense que toutes les aventures humaines découlent de ce constat. Tant que tu n’as pas expérimenté la chose, tu ne peux savoir si celle-ci est réalisable ou non. Dans la mesure où tu franchis le pas, tu dois t’entourer d’un maximum de précaution, au même titre qu’un marin lorsqu’il prend la mer vérifie la qualité de son gilet de sauvetage.

En fait, il faut intégrer la possibilité de l’échec (et dans ce cas, ce sera le tien et uniquement le tien, car personne ne t’a imposé de le faire), car l’échec est autant formateur que la réussite, à condition bien sûr que tu en tires les enseignements, et que tu ne répètes pas les mêmes erreurs une nouvelle fois. Il est vrai que c’est relativement facile à dire tant qu’on ne l’a pas expérimenté.

Mais, c‘est une cruelle réalité : 50 % des jeunes entreprises mettent la clé sous la porte avant la cinquième année. Il faut donc avoir à l’esprit, dès le départ, de travailler avec un filet : si tu tombes, tu ne dois pas y laisser trop de plumes sinon tu ne pourras pas t’envoler à nouveau, et là ce serait désastreux. À toi de tisser ce filet de façon à ce qu’il amortisse la chute si jamais celle-ci se produisait, la meilleure des solutions consistant, convenons-en à l’éviter.

Autre chose, ce qui pour toi peut avoir le goût de l’échec aura pour ton voisin la couleur d’une semi réussite et vice-versa. Tout dépend donc, de comment tu situes le curseur, et à quel niveau.

Enfin, une fois que tu as accepté ces éléments, tu te lances à corps perdu dans l’aventure, car ce qui t’anime maintenant, ce sont tes visions de réussite, à la mesure de tes ambitions, encore une fois, aussi modeste soit-elles.

Voilà, je te livre mes pensées à l’état brut, mais cela résume l’état d’esprit dans lequel j’évolue en ce moment, tout au moins en ce qui concerne ce projet.

Kirikino : Brut et pétillant. Passionnant même ! Mais nous nous sommes écartés du sujet : l’ouverture d’esprit nécessaire à la détection des opportunités. Nous y reviendrons si tu le veux bien.

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Mercredi 11 juillet 2007

Kirikino : Jean, te voilà détenteur d’une idée, mais tu conviendras avec moi, que l’idée participe du flou. Tu dois donc la valider, lui donner corps en quelque sorte.

Jean : Tu as tout à fait raison. Je me suis attaché dans un premier temps, à rendre cette idée pertinente. Et bien m’en a pris, car cela m’a permis de corriger l’idée de départ, et de conclure que mon idée devenait réaliste dans la mesure où j’intégrais de nouveaux éléments.

Kirikino : Comme.. ?

Jean : En fait, il te suffit de dévider la bobine, de te laisser conduire par le fil, tout en t’intéressant à chacune des fibres qui le compose.

Nous l’avons vu, j’ai abordé le sujet par le miel. Avec le miel, j’envisage de produire de l’hydromel. Mais si j’arrête la réflexion à ce niveau, je me prive des productions qui peuvent découler de l’hydromel, comme du vinaigre d’hydromel par exemple…

Et pour chaque nouveau produit ou service ainsi identifié, il va te falloir vérifier l’utilité, le mode d’utilisation, le marché, les contraintes techniques, législatives, commerciales, financières… Je stoppe là l’énumération car la liste, ainsi que tu peux le constater, est longue.

Une fois ce préalable accompli, et une fois seulement à mon avis, tu reprends ta liste et tu épures : cela est possible, ceci non pour telle et telle raison…pour enfin te retrouver avec une idée, l’idée précise de ce que sera ton activité.

Kirikino : Cela suppose beaucoup de travail et beaucoup de « déchet »

Jean : Oui et non. Car je considère que ce qui aujourd’hui n’est pas envisageable le sera peut-être demain, donc je stocke précieusement les informations que j’ai pu glaner jusqu’à ce que l’opportunité se présente, ou bien que l’idée évolue.

Il me semble te l’avoir déjà signalé : tu te trouves en état d’éveil permanent, tu es une véritable éponge, et tu t’imprègnes de toutes ces informations que tu peux recueillir. Et les idées de base, même si cela peut paraître prétentieux au regard de la modestie du projet, rebondissent telle une boule de flipper : de temps à autre, bingo, cela débouche sur quelque chose d’intéressant ; le plus souvent cela fait tilt, mais tu n’as pas à t’inquiéter car cela signifie tout simplement un retour à la case départ pour qui sait une nouvelle opportunité…

Kirikino : Belle leçon d’optimisme…Et cette agitation des neurones n’induirait pas de surchauffe, genre chevilles qui enflent par exemple…

Jean : Ha, ha !
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Vendredi 6 juillet 2007

Kirikino : Avant que nous n’examinions ensemble la méthode que tu as utilisée afin de valider ton idée, j’aimerais que tu nous commentes rapidement ton parcours. Tu as parlé d’une entreprise de service que tu avais créée de par le passé. Tu possèdes donc une expérience en ce domaine ?

Jean : Tout à fait, bien que le lancement d’une activité de prestation de service soit moins complexe que celui d’un atelier de fabrication, fut-il artisanal.

Kirikino : Je reviens à ton parcours : pourrais-tu nous le décrire brièvement ?

Jean : Au cours de ces entretiens, il me semble avoir fait allusion à certaines périodes de ce parcours comme tu le désignes. Au risque de me répéter, je vais donc l’aborder du point de vue chronologique. À la fin de mon cycle d’études agricoles, je débutais ma première expérience professionnelle en Afrique, en tant que Volontaire du Progrès (association non gouvernementale qui existe toujours, soit dit en passant). Dans un premier temps, je fus affecté à un projet financé par le Fond Européen de Développement en Guinée-Équatoriale, et notamment à la direction d’une station expérimentale. Puis en raison de problèmes politiques internes à la Guinée-Équatoriale, nous fûmes rapatriés, mes compagnons et moi, au Cameroun, ou l’association nous confia (à Stéphane et à moi) différentes missions en tant que chargés d’études, qui nous permirent de sillonner ce merveilleux pays.

Kirikino : Cette expérience Africaine semble t’avoir marqué, au point tu nous l’as dit, avoir souhaité renouveler l’expérience, en famille cette fois. Pourrais-tu nous en toucher un mot ?

Jean : Les anthropologues envisagent l’Afrique comme étant le berceau de l’humanité, et dans cette hypothèse, il ne me surprendrait pas que nous ayons tous gardé une espèce d’empreinte indélébile, qui ne demande qu’à s’extérioriser une fois le contact avec ce continent établi. Resituons le contexte : tu sors frais émoulu de ta formation, pour participer à un programme humanitaire, et tu as envie de donner, de participer à cette espèce d’élan de générosité qui vit en chacun de nous. En fait, à la fin de ton séjour, tu réalises, quel que soit le don de toi-même dont tu as pu faire preuve (ou pas ?), tu réalises que tu as reçu au centuple. Je crois que le contact et l’échange avec ces gens fascinants que sont les Africains font, qu’à notre retour de ce continent, nous revenions en quelque sorte « grandis ».

Kirikino : Je vois… Tu termines cette expérience africaine, et te voilà de retour en France…

Jean : Oui, et au départ, je suis partagé entre cette envie de repartir (on me propose de nouvelles missions), et ce désir de rester. Et la balance penche finalement vers le second point. Que veux-tu le cœur…

Kirikino : …À ses raisons que la raison ignore… Je vois ce dont tu parles : amour quand tu nous tiens…

Jean : Donc je recherche du travail, et me voici embauché dans le cadre d’une association financée par le Conseil Régional d’Aquitaine : l’ARDEPI. Nous sommes à la veille de l’entrée de l’Espagne et du Portugal dans la Communauté Européenne, et je me vois confié la réalisation d’études sectorielles. Ce travail une fois terminé, le directeur, me propose une formation au commerce international (inutile de rappeler que jusqu’à ce jour, je n’ai aucune expérience en la matière).

Kirikino : C’est donc à la fin de cette formation que tu intègres définitivement ce service, à la chambre de commerce de Bayonne.

Jean : Définitivement, non, car quelques années plus tard, je quitte le service pour m’installer à mon compte.

Kirikino : La fameuse société de prestation de services à l’exportation dont tu nous as parlé dernièrement.

Jean : En effet. Dans le cadre d’une communauté Européenne nouvellement élargie, je vais proposer mes services aux entreprises agricoles et agroalimentaires de la région : étude de marché, de débouchés, mise en relation… Et enfin, sur les instances de mes clients, je complète la panoplie avec de la gestion commerciale : prospect, démarchage, suivi commercial… Bref, le pain quotidien d’une activité de gestion commerciale à l’exportation.

Kirikino : Et durant toute cette période tu continues à te former, n’est-ce pas ? Si j’ai bon souvenir dans le développement durable ?

Jean : Tu brûles, mais il manque des éléments à la chronologie. En fait durant mes activités de prestataire de service, j’ai déjà la certitude que je n’exercerai pas cette activité toute ma vie durant. Je complète ma formation agricole, et ma récente formation commerciale, par une maîtrise d’aménagement du territoire. Ce n’est qu’une fois prise la décision d’arrêter l’activité de prestataire de service, que je compléterai cette formation, en toute logique selon moi, car le sujet me tient à cœur, par ce troisième cycle de développement durable auquel tu fais allusion.

Kirikino : Un curieux parcours, qui sommes toutes te sera bien utile dans ta nouvelle activité, notamment pour la réalisation de ton étude de marché, car j’imagine que pour toi, cela n’a pas été un point de détail.

Jean : En quelque sorte, oui.

Kirikino : Qu’en penses-tu ? Débattons de cela au cours d’un prochain entretien !

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Mardi 3 juillet 2007

Kirikino : Jean, peux-tu revenir sur le constat de base : décris-nous à grands traits les faits sur lesquels tu fondes la faisabilité de ton projet.

Jean : Mon intérêt pour l’hydromel, et les boissons à base de miel dans un cadre plus général ne cessant de croître, j’élargis, Internet aidant, ma recherche d’informations.
Je découvris alors un engouement très prononcé des consommateurs vers de nouvelles boissons, ou encore vers des boissons traditionnelles de forte typicité. À force de vouloir uniformiser le goût à tout prix, de penser au lancement de produits sur le plan mondial, on initie des événements qui naviguent à contre-courant. Connais-tu un quelconque consommateur, qui demain serait ravi à l’idée de s’habiller à l’identique, consommerait la même boisson, regarderait les mêmes émissions, bref ferait abstraction totale de son « background » comme disent les anglo-saxons. La mondialisation porte en elle ses corollaires, pour preuves, dans le domaine qui nous intéresse :
  • - La crise que traverse aujourd’hui la filière viticole classique, tandis que les « vins bios » ou encore « les petits domaines de caractère » réussissent à tirer leur épingle du jeu.
  • - Le retour en force des micro brasseries, phénomène qui prend de l’ampleur sur les marchés outre-atlantique, et qui gagne depuis quelques années les faveurs de l’Europe.
  • - En ce qui concerne les boissons à base de miel, l’hydromel en tant que boisson traditionnelle et de confection artisanale, demeure toujours consommé sur la quasi-totalité des continents. On assiste comme pour la bière à un phénomène de renouveau et de redécouverte de ce produit principalement aux Etats-Unis et au Canada, ou de nombreuses « meaderies » voient le jour. Et ce phénomène s’exporte : en Australie, Nouvelle-Zélande, Europe. De petites unités apparaissent sur un segment de marché certes très étroit, mais néanmoins prometteur. Enfin tout dépend de l’angle sous lequel on voit les choses : il est évident que pour les géants de la boisson, cela représente « peanuts » en comparaison des volumes et des chiffres d’affaires qu’ils réalisent.
Kirikino : Sont-ce là les propos d’un champion de l’altermondialisation ?

Jean : Certes pas. Ne m’as-tu point demandé de t’énumérer quelques faits objectifs ?

Kirikino : En effet… Quant à la suite ?

Jean : Evidente : de l’idée au projet, il n’y avait qu’un pas à franchir. Je disposais des connaissances nécessaires, d’une bonne expérience de la vente, de la gestion d’un centre de profit…
Restait à finaliser ce projet, à vérifier son opportunité commerciale… 
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Vendredi 29 juin 2007


Kirikino : Jean, reconnais avec moi que le lancement d’une hydromellerie en Pays Basque passe à bien des égards, pour une aventure insolite, voire pour certains, pour une lubie ?

Jean : Sûr ! D’ailleurs, certaines personnes me le dirent clairement, et m’encouragèrent vivement à abandonner l’idée. Je tins compte de ces observations, bien entendu.

Mais il en faut plus pour me décourager : j’ai vécu des situations identiques de par le passé. Par exemple, lorsque je quittai l’association pour laquelle je travaillai au sein de la CCI de Bayonne, le directeur adjoint de l’époque, rencontré au hasard d’un couloir, me fit clairement comprendre que mon projet de création d’entreprise de prestation de service relevait de la pure inconscience. Ne valait-il pas mieux rester sagement dans les locaux, et attendre sagement que les choses se fassent (sans moi) ?

Il est évident que dans de telles situations, le doute t’envahit, mais s’il ne te paralyse pas, s’offre alors à toi l’opportunité de valider ton idée sous un autre angle.

Je ne regrette pas aujourd’hui mon départ de la CCI : les débuts furent certes difficiles, mais je connus par la suite une évolution de carrière tant sur le plan matériel, que sur le plan professionnel à laquelle je n’aurais jamais pu prétendre si j’étais resté dans la place.

Quoique, il est idiot de ma part de préjuger de l’évolution possible d’une situation dont je serais à la fois le protagoniste, et à laquelle je n’aurais pas participé. Oublions cela, veux-tu ?

Kirikino : Entendu, mais nous sommes loin de ce projet d’hydromellerie. Quels éléments vont confirmer cette détermination, cette motivation ?

Jean : A mon tour Kirikino de te poser quelques questions ? As-tu connaissance d’une véritable hydromellerie en Pays Basque, voire en Aquitaine, au sens ou je l’entends et non point trois barriques abandonnées au fond de la grange d’un apiculteur, même si j’ai beaucoup d’estime pour les artisans à l’origine de ces produits ? As-tu déjà eu l’opportunité de consommer un bon hydromel ? Saurais-tu ou t’en procurer un de la sorte ?

Kirikino : A vrai dire : non. Mais cela ne veut pas pour autant dire qu’il existe un marché pour ces produits.

Jean : Touché mais pas coulé. Ces questions, ces interrogations, je me les suis posées et même davantage.

Kirikino : Auquel cas tu nous les exposes lors de notre prochain rendez-vous !

 
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Mardi 26 juin 2007


Kirikino : Jean, cela fait bientôt plus de vingt ans que Michel et toi produisez du miel. Tu ne vas pas tout de même me dire, qu’il t’a fallu tout ce temps pour te décider à franchir le cap ?

Jean : Loin de là ! Pour être franc, cela fait longtemps que le sujet me titille, mais nous aurions eu cette discussion ne serait-ce que quatre ans plus tôt, et je t’aurais regardé avec des yeux ronds.

Kirikino : Auquel cas, quels facteurs déclenchants ont motivé ce projet ?

Jean : Il y quelques années (quatre ans pour être précis), je décidai de donner une nouvelle orientation professionnelle à ma carrière. Je mettais donc un terme à la société de prestations de services à l’exportation que j’avais créée. J’envisageai alors de repartir à l’étranger au sein d’une O.N.G, pour une mission de deux ans. Je désirai que ma famille partageât une aventure passionnante que j’avais déjà expérimentée de par le passé. Mais la situation en Afrique se compliqua, et rendit les choses difficiles, notamment pour un départ en famille. Ma candidature ne fut finalement pas retenue.

J’optai alors pour une nouvelle formation de management de l’environnement et de l’ingiénierie du développement durable.

Fort de nouvelles compétences, je faisais rapidement le constat que, pour le monde de l’entreprise, bien que le sujet fût d’actualité, l’environnement et le développement durable, ne constituaient pas une priorité dans un environnement économique difficile et offrant peu de visibilité à moyen terme.

Je me devais de trouver une activité qui cadre avec mes aspirations : besoin d’autonomie, de relever un nouveau défi…

Kirikino : C’est donc à ce moment-là, que le projet émerge à la surface !

Jean : Exact. Je pense que les décisions que nous prenons sont rarement le fruit du hasard. Nous engrangeons des informations, stockons de la documentation en nous disant à quoi bon tout cela ? Mais un jour, les conditions de réalisation se matérialisent : il suffit alors d’assembler le puzzle et de passer à l’acte. Inconsciemment, nous sommes prêts et conditionnés pour l’épreuve.

Kirikino : Cela a l’air bien simple présenté de cette façon, mais mérite à mon humble avis davantage d’explications. Je te propose de revenir sur ce point lors de notre prochain entretien.

 
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