L’usage et la règle veulent que dans l ‘écriture des haïkus, il ne soit fait mention que d’un mot de saison et d’un seul.
Mais cette règle semble récente. Aurait-elle été instituée par Bashô le père du haïku, pour affirmer cette nouvelle forme d’expression poétique, tranchant radicalement avec le tanka dont elle est issue. En effet, dans les tankas anciens, si l’on se réfère aux anciens écrits, comme le « Man.yô-shû », nous constatons que bon nombre d’entre eux recourent à plusieurs mots de saison au sein d’un même poème court.
J’illustrerai mes propos par la mention des trois tankas suivants issus de l’ouvrage de Claude Péronny : « Les plantes du Man.yô-shû » *.
Premier exemple : Yamanouhe no Okura dans ce tanka (mais s’agit-il vraiment d’un tanka ?) insiste sur l’énumération de plantes à la floraison remarquable que l’on associait auparavant à la saison de l’automne.
Les fleurs de lespédèze
L’épi de susuki et la puéraire,
Les fleurs d’œillet
La patrinie
Et aussi l’eupatoire
Les fleurs de campanule
Dans ce second exemple d’un auteur anonyme, ce tanka met en œuvre deux mots de saison, un oiseau : le coucou et une plante : l’acore (Acorus Calamus L.), mais la présence du second mot de saison faisant référence à l’automne (traditionnellement l’acore ou « jonc odorant » étant dans ce cas d’utilisation récolté en automne pour la confection de cordage) vient renforcer l’effet du premier mot de saison de printemps : le coucou, l’auteur sous-entendant qu’il apprécierait volontiers que le printemps se prolonge ou apparaisse à nouveau en automne. De fait, le premier mot de saison mentionné renseigne sur la saison dont il est effectivement question.
Coucou (de ta voix)
Jamais ne nous lasserons
Le jour où nous tresserons
Les tiges d’acore
Reviens chanter par ici
Enfin dans ce troisième et dernier exemple, où, pour les besoins de la traduction en français la position des vers N°1 et 2 ont été inversées (les fleurs du lespédèze constituant le premier vers de la version japonaise), il est question cette fois de trois mots de saison différents ; une plante : le lespédèze, un insecte : le grillon, associés à un élément climatique : le vent d’automne.
Dans ce cas, les trois mots de saison nous relient à l’automne : tant la floraison du lespédèze, que les grillons (il faut comprendre ici : « grillons d’automne ») tout comme le vent d’automne. Mais c’est bel et bien le premier mot de saison qui d’entrée nous ancre dans la saison, ce fameux lespédèze qui selon Bashô évoque plus que tout autre végétal le « karumi » ou niveau le plus élevé du « sabi ». En effet, avec la floraison de la fleur associée au chant du grillon porté par le vent d’automne, que de légèreté !
Dans la plaine où sont apparues
Les fleurs du lespédèze,
A l’instant où chantent
Les cigales
Se lève le vent d’automne
Notons toutefois que bon nombre des poèmes de l’ouvrage ne font référence qu’à un seul mot de saison.
L’apparition du Haïku vient modifier règles et usages.
Avec la naissance du haïku, cette pratique deviendra la règle : un mot de saison unique devant par sa présence ancrer le haïku dans le temps.
On trouve néanmoins, des haïkus qui dérogent à l’usage. Ceci sont qualifiés en japonais de :
- « Kigasanari » : Cas de haïkus recourant à plus d’un mot de saison. Dans le cas de deux kigos mentionnés, le premier sert normalement de référence. Mais cette possibilité est à éviter pour l’écriture d’un haïku « de qualité ».
- « Kichigaï » : Ce cas d’écriture, comme le précédent est également à éviter. Il correspond à la mention de mots de différentes saisons au sein du haïku
- « Muki » : Cas d'un haïku ne faisant référence à aucun mot de saison, ayant donné naissance dans certaines écoles au Muki Haïku.
*Source et bibliographie :
Les plantes du Man.Yô-Shû / Claude Péronny / Collége de France – Université de Paris 7 / Maisonneuve & Larose /1993
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