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Ximun le chasseur épiait Itziar depuis quelques semaines déjà. Il se collait à ses basques - légères, légères - , se noyait dans son ombre, vivait au rythme insouciant de la jeune fille.
Quelquefois, il se prenait à maudire sa mission.
Itziar lui devenait de plus en plus sympathique, sa spontanéité et son sens de la répartie l’amusaient, le distrayaient. Une fois même, il se prit à envier le jeune déluré qu’Itziar avait séduit au cours d’une veillée.
Que ne se trouvait-il là, dans les bras de cette jeune fille vive et enjouée à faire bruisser les fourrés.
Mais que veux-tu, il est des gens pour préférer vivre dans l’ombre des puissants, et qui se satisfont de l’exécution de leurs basses œuvres…
Le spectacle auquel il assista cette nuit de pleine lune aux abords d’une vasque retirée l’impressionna. Réfugié dans une anfractuosité de la paroi, il se demandait ce qu’Itziar pouvait venir chercher dans un endroit aussi désolé, quand, dans un jaillissement d’écume, jaillit de la surface des eaux un saumon à la taille colossale. Itziar nullement troublée par l’apparition demeurait assise en tailleur aux abords de la vasque, abîmée dans une contemplation qui la ravissait, et à laquelle, apparemment, il n’était pas convié.
Tandis que celle-ci se relevait, un vent puissant se leva, et la pluie tomba en abondance.
Ximun éprouva les plus grandes difficultés à regagner le sommet des falaises.
Il se hâta malgré tout de rapporter ce qu’il avait découvert à Montxo.
Dès lors, la sombre machination se mit en place. Des rumeurs invraisemblables coururent sur le compte d’Itziar et de ses prétendus pouvoirs pour invoquer les capacités destructrices du « Grand Saumon ».
Ce fut d’autant plus facile, que la rivière entra dans une de ces crues dévastatrices qui apparaissait ainsi sans qu’on y prenne garde.
Bon nombre de petites gens cette année perdirent qui leurs embarcations, qui leurs filets, qui du bétail, qui une grange…
Les éléments se déchaînaient mais de mémoire d’homme, on avait assisté à des inondations bien pires.
La disparition de ces deux gamines, emportées par les flots tandis qu’elles regagnaient le village, mit le feu aux poudres. Il se trouva des gens pour jaser, d’autres pour raconter comment elles avaient assisté aux imprécations d’Itziar invitant le « Grand Saumon » à prélever un tribut humain pour ramener le fleuve à la raison.
Il ne se trouva par contre personne, pour deviner derrière ces vilenies les manœuvres de Montxo.
Montxo s’érigea en champion et convainquit la population inquiète de l’éradication imminente du « Grand Saumon », car disait-il, « il savait où trouver le monstre !».
Il y eut bien quelques vieux pour dire que c’était folie de s’en prendre au « Grand Saumon », car, « de sa présence dépendait toute la sagesse du monde ».
Mais, qui dans des moments pareils, prête une oreille attentive aux ratiocinations de vieillards.
Montxo manda sur les lieux une équipe de sbires. Ceux-ci eurent beau s’échiner à sonder la vasque - qui se révéla si profonde qu’une corde de deux lieues lestée d’une grosse pierre ne put toucher le fond -, à disposer des appâts sur un ingénieux cordeau, à jouer de leurres, rien n’y faisait… Le saumon demeurait introuvable. La population grondait et Montxo fulminait devant son impuissance.
Ximun évoqua alors de feindre d’ignorer quelque temps Itziar, et de capturer l’animal en sa présence, car le fabuleux saumon ne semblait vouloir se manifester qu’au contact de la jeune femme.
La surveillance discrète d’Itziar reprit , à son insu.
Lorsque, à l’approche de la nouvelle lune, elle se rendit à la vasque, une équipe composée de Ximun et des deux meilleurs pêcheurs du pays la suivit en grand secret.
Le plan échafaudé par Ximun fonctionna à merveille.
Ils n’eurent guère à attendre, cette nuit-là.
Avec la pleine lune, le saumon géant remontait à la surface.
Il fut cueilli en plein vol par les harpons de Betti et Xanti, les deux pêcheurs habiles qui accompagnaient Ximun.
Le saumon, les flancs déchirés retomba lourdement dans l’eau tandis que Ximun se précipitait sur Itziar pour la ligoter ferme.
La lutte avec le grand poisson fut homérique.
Certes les pécheurs avaient envisagé des harpons à tête détachable, mais si la hampe reliée à la tête du harpon par une lanière en cuir suffisait à fatiguer puis à noyer le plus gros des phoques, c’était sans compter avec l’énergie fantastique qui animait le puissant saumon.
L’animal plongea vers les profondeurs de la vasque nullement contrarié par la surcharge de la hampe qui devait contrarier sa progression.
Saisi d’étonnement Betti s’arc-bouta sur la ligne qu’il avait fixée au harpon, mais sans grand succès. La corde fila entre ses doigts, brûla la peau des paumes.
Xanti envisagea une solution différente. De sa hache, il abattit le grand bouleau qui se trouvait à proximité. Les trois compères saisirent rapidement le parti qu’il pourraient tirer du tronc, et entreprirent de débiter l’arbre le plus rapidement possible. Les grandes bûches au fur et à mesure étaient arrimées à la ligne qui se dévidait grâce à un nœud adéquat. Les hommes virent ainsi disparaître cinq morceaux du tronc sous les eaux.
Ils commençaient à perdre espoir de remonter un jour leur fabuleuse prise, quand, à la sixième bûche, le saumon manifesta des signes de fatigue. A la huitième épuisée, et après avoir déroulé une lieue et demie de ligne, il remontait vers la surface, épuisé et vaincu.
Itziar, immobilisée par ses liens, anéantie, assistait à la scène sans mot dire.
Certains prétendent que ce jour-là, sa chevelure blanchit d’un coup…
Ce n’est que lorsque les trois compères goguenards vinrent la narguer, qu’elle murmura : « Malheureux vous venez d’abattre l’axe du monde, le lien qui unit la terre au ciel…Vous avez déclenché le grand chambardement… »
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