Le conte lunaire de Kirikino

 
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Le conte lunaire a été publié à raison d’un épisode chaque jour au cours de la période comprise entre le 27 Novembre 2007 et le 24 Décembre 2007.
Compte tenu que certains de nos visiteurs continuent à lire certains épisodes, mais également pour répondre à quelques demandes parvenues par mail, nous vous l’offrons dans la totalité.
Nous avons conservé les lettrines qui vous donneront ainsi une idée des passages publiés quotidiennement.
Malheureusement, ces pages n’offrent pas la possibilité de poster un commentaire, mais que cela ne vous empêche surtout pas de nous en adresser un si l’envie vous titille par le biais de notre adresse mail kirikino@neuf.fr
ou en le publiant sur un quelconque billet.
Bonne lecture


 

 
lettrine-I2.jpgLe Conte lunaire de Kirikino


l était une fois un bûcheron ou plutôt un charbonnier qui répondait au nom de Unaï. Il passait le plus clair de son temps dans la forêt à abattre des hêtres, qu’il débitait en bûchettes. Il érigeait par la suite ces pièces de bois en de grandes meules, sur une petite parcelle, préalablement défrichée et aplanie pour les besoins de l’usage, au cœur même de la forêt.
Une fois sa pile de bois terminée, il recouvrait l’ensemble de feuilles sèches puis de terre. Un travail harassant ainsi que tu peux l’imaginer, mais qui ne rebutait pas Unaï, un garçon un peu fruste certes, mais vaillant, vaillant et courageux…
Enfin, il boutait le feu à l’ensemble qui se consumait lentement pour donner un charbon de bois, qu’il livrait deux fois l’an à un marchand du village, en bas, dans la vallée.
Le commerce des hommes en ces lieux retirés était des plus rares : un jeune garçon conduisant quelques pourceaux pour glaner faînes et châtaignes, un voyageur égaré avec qui il partageait un repas frugal…
Quant au commerce des femmes…

lettrine-L3.jpga fréquentation des femmes : pauvre Unaï …
Non pas qu’il soit vilain garçon, bien au contraire. Bien bâti et joliment charpenté, un sourire aux dents saines illuminait un visage… terne, il faut bien le dire, terne, bien terne.
Enfin terne, noiraud voire sale… Que veux-tu que je te dise : on ne manipule pas du charbon comme de la farine.
L’intensité des efforts à fournir, la surveillance du foyer, contraignaient Unaï à  travailler le plus souvent torse nu. Aux morsures du soleil, il fallait ajouter la poussière du charbon de bois qui, mêlée à la sueur, s’incrustait profondément dans la peau.
Bien qu’il fut d’un naturel propre et qu’il se lavât dans les cours d’eau une fois sa journée de labeur achevée, il avait beau se frotter à se meurtrir la peau, son teint ne retrouverait jamais celui d’origine. C’était comme cela, il lui fallait vivre avec…

Je vois à ton expression, que tu l’imagines en pleine misère sexuelle…
Détrompes-toi, cela ne se passait pas trop mal pour lui.
Lorsqu’il se rendait au village, il se trouvait toujours quelque rustaude, qui préférait sa peau fanée à l’odeur d’étable ou de poisson que dégageaient d’éventuels soupirants.
Son problème résidait davantage dans son cadre de vie. Aucune des pauvrettes auxquelles il proposait l’aventure, même parmi les plus hardies, n’était disposée à partager sa vie dans la solitude des bois et des bêtes sauvages.
Voilà, c’est tout simple comme explication.
On s’aventurait en lisière des futaies, pour ramasser du bois mort pour une flambée, des baies ou quelques champignons, mais jamais, on ne s’enfonçait au cœur de la forêt : un monde peuplé de mauvais esprits, de sylvains, de créatures fantastiques et autres billevesées.
La vie était tellement simple dans la vallée : on cultivait quelques arpents de céréales, on élevait un peu de bétail qui servait de monnaie d’échange avec les villages voisins, et surtout, on vivait de la pêche du saumon qui remontait en abondance les cours d’eau des environs.
Une vie simple, tranquille sans aléas majeurs. Monotone et saisonnière sans doute, car elle dépendait de la fraie des saumons, mais qui plaisait au plus grand nombre.
Au plus grand nombre, sauf à Unaï, qui se complaisait dans la quiétude des bois, dans le chant des montagnes escarpées…
Mais, l’indépendance se paie au prix fort. Unaï en savait quelque chose. Et cette question d’âme sœur, même si il ne se la posait pas en des termes aussi poétiques, lui taraudait l’esprit, à défaut d’autre chose.

Les années passaient, la communauté prospérait.
À défaut d’emplacements vacants dans la vallée, de nouveaux foyers voyaient le jour sur les contreforts de la montagne. L’air embaumait le copeau de hêtre, et cette odeur si caractéristique des fumoirs à poissons.

Unai, quant à lui, menait toujours la même vie solitaire. La demande en charbon de bois augmentait, et les cours progressaient de pair, ce qui eut pu améliorer ses conditions de vie.
On pouvait d’ailleurs juger de son aisance à son équipage de mules et chevaux de bâts. Des bêtes magnifiques, bien entretenues, aux harnachements chamarrés, aux clarines tintinnabulant joyeusement tandis qu’il effectuait ses livraisons de charbon, deux fois l’an, comme à l’accoutumé.
Mais Unai devenait de plus en plus terne, de moins en moins loquace. Son magnifique sourire, qui jadis brillait comme un phare dans la nuit, il le réservait maintenant à ses poulains et aux animaux sauvages.
Certes, on lui achetait volontiers son charbon, mais la communauté le considérait comme un marginal, certains le qualifiaient même de sorcier.
Quel homme digne de ce nom pouvait ainsi vivre isolé comme une bête sauvage.
 
lettrine-L2.jpg'implantation de nouveaux arrivants, dans les lieux les plus accessibles, conduisait Unaï à s’enfoncer chaque fois plus profondément dans la forêt. Ce qui, penses bien, ne le gênait nullement.
Ce mois de juin, il travaillait sur un nouveau chantier. Les conditions de travail étaient plus difficiles qu’à l’ordinaire du fait du relief. Aussi le soir venu, Unai appréciait-il son bain quotidien dans les eaux fraîches du torrent qui grondait en contrebas.
Ce jour-là, il s’abandonna aux caprices du courant qui l’entraîna après une course mouvementée, jusqu’à une vasque profonde aux eaux turquoises.
Unaï regagna la rive.
Ce lieu, encaissé, respirait le calme et la beauté. Face à lui, sur l’autre rive se dressait un imposant bouleau.
Droit comme un I, il semblait en occuper le centre.
Une sensation étrange l’envahit, qu’il n’avait jamais expérimentée auparavant.
Il s’allongea sur le gravier de la petite plage.
Il contempla les rayons obliques du soleil couchant danser dans le feuillage des hêtres.

Dans la lumière, aux couleurs chatoyantes, évoluait une multitude d’insectes.
La fatigue évacuait son corps doucement, lentement. Unai se sentait bien comme jamais ; il s’endormit.

Il se réveilla en pleine nuit.
Enfin façon de parler, la pleine lune éclairait la rivière d’une lumière diaphane, tant et si bien que l’on y voyait presque comme en plein jour.
Les eaux de la vasque brillaient doucement.
Unai, assis en tailleur, s’émerveillait du spectacle qui s’offrait à ses yeux.
Soudain, les eaux de la vasque s’agitèrent d’ondes concentriques. Un saumon énorme remontait des profondeurs de la vasque vers la surface. La tête du fantastique poisson émergea. Unaï crut distinguer un objet dans sa gueule.  Puis d’un bond élégant, le poisson jaillit des eaux, abandonnant la chose qu’Unaï avait cru discerner dans sa bouche sur une roche plate, en bordure de la cascade.
Le temps de dire plouf, et le poisson disparaissait dans un geyser de gouttelettes dans les profondeurs de la vasque.

Unaï confondu, désira s’enquérir de l’objet sur la vasque, mais une lueur, puis une musique étrange jaillirent de nulle part, ce qui l’en dissuada.
La lueur grandissait et le son de la musique s’amplifiait.
Unaî, surpris par le phénomène, se réfugia dans les fourrés de myrtilles et de framboisiers qui abondaient.

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 ’attente ne fut guère longue.
Une femme belle, belle comme, comme…
Les mots et les qualificatifs manquaient à Unaï, tant l’apparition était saisissante, merveilleuse…
Soulignons également que la richesse de vocabulaire n’était pas son fort…
Une joyeuse troupe de petits êtres s’agitait autour d’elle, chantant, dansant, soufflant dans des pipeaux, frappant de minuscules tambourins dans une musique à te rendre l’âme joyeuse.
La belle, parvenue sur la pierre plate se saisit de l’objet abandonné par le saumon et s’en peigna son immense chevelure.
Allongée sur la pierre, elle se peignait délicatement. Ses cheveux brillaient comme l’or fin, et chose surprenante, communiquaient leur halo au peigne au fur et à mesure de ses allées et venues dans la chevelure soyeuse.
Le spectacle était surprenant de beauté et d’harmonie, même pour un être fruste comme UnaÏ. Il contemplait le tout avec délices tout en ingurgitant de temps à autre une poignée de myrtilles ou de framboises qui s’offraient généreusement à satisfaire une faim passagère.

L’aube ne tarda pas à poindre. Du pipeau de celui qui paraissait être le chef des musiciens sortit alors un son strident. La musique cessa soudainement ; la belle, d’un geste élégant lança son peigne dans la vasque, et le petit attroupement disparu aussi soudainement qu’il était apparu.
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e peigne irradiait d’une lumière dorée fascinante, dont l’eau se chargeait de reflets opalescents.
Le calme revenu, Unaï abandonna son refuge végétal pour les rives de la vasque.
Dans les profondeurs de celle-ci, il pouvait observer à loisir le saumon immense se gaver d’un menu fretin attiré par la lumière que dégageait le peigne. Le poisson à l’évidence satisfaisait un appétit vorace : un goujon par  ci, une ablette par là, suivis après un passage éclair en surface, d’un gobage d’éphémères et autres insectes également attirés par la luminescence de l’eau.
Le manège dura ce qui sembla à Unaï un temps infini : gardon par ci, grenouille par là…

Pendant ce temps, le peigne perdait de son éclat. La lumière s’amenuisait au fur et à mesure des évolutions du poisson. Enfin, le saumon rassasié, se saisit du peigne dans la semi pénombre qui maintenant gagnait les profondeurs de la vasque. Il disparut, et l’eau retrouva sa couleur turquoise d’origine.

On ne distinguait rien, ni du fond, ni du saumon, rien qui permit de soupçonner en ces lieux la présence d’un animal aussi fabuleux.

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 l me semble l’avoir précisé, la vasque se situait dans un lieu fort encaissé.
Après s’être gavé de myrtilles, en guise de remède aux émotions de la nuit, Unai s’enquit d’un chemin ou d’un accès quelconque qui lui permettrait de regagner son campement.
Crois-moi, ce ne fut pas une chose aisée.
Une végétation dense rendait la progression difficile. Unai fit plusieurs tentatives. Griffé, écorché, il parvenait tout de même à franchir la barrière végétale pour buter par la suite sur les parois des falaises.
Dans des conditions normales, il eut pu aisément escalader les roches, mais de nombreuses petites sources  ruisselaient sur la pierre. Eau et lumière dispensaient un fabuleux cadre de vie aux algues et aux mousses qui envahissaient les moindres recoins et aspérités.

Après trois chutes provoquées par des prises mal assurées, glissantes, Unaï se résigna à rebrousser chemin.
Ce lieu était merveilleux certes, mais il ne pouvait se résigner à finir ses jours dans cet environnement, le ventre tiraillé, gonflé par les excès de myrtilles…
Il était arrivé ici par voie d’eau, il lui fallait en sortir par le même chemin.

Ce qui ne fut guère facile. Il essaya de quitter les lieux par l’amont, mais le courant trop puissant pour ses modestes qualités natatoires, le ramenait à la vasque. Il ne restait d’autres solutions que le sens opposé.

Notre pauvre Unaï but la tasse une bonne dizaine de fois. Il se cogna douloureusement la tête et les membres sur les rochers, pour finir par s’échouer épuisé, contusionné et meurtri sur une petite plage de sable fin, loin en aval de son campement.. 
lettrine-U5.jpgnaï dût faire un long détour par les crêtes escarpées de la forêt. Il crut même à plusieurs reprises s’être perdu. Enfin, il retrouva ses mules et ses chevaux qui paissaient, tranquilles, dans la clairière où il avait établi son campement de fortune.
Il s’accorda une petite collation, dans un état de surexcitation qui lui était inhabituel.

Unaî ne savait pas encore qu’il tombait en amour : ce trouble temporaire, si particulier chez vous les hommes, susceptible de vous procurer les plus grandes joies, comme de vous apporter les plus grands tourments…

Il passa ses mules et ses chevaux en revue. Un grand sourire imbécile lui fendait la bouche, découvrant ses belles dents blanches, bien alignées, qui contrastaient avec son teint terne, si terne.
Il se saisit de ses haches qu’il entreprit d’affûter sur une meule de pierre. Mais aujourd’hui, il n’avait pas le cœur à l’ouvrage. Ces pensées le ramenaient sans cesse à la vasque, à la belle… la « Belle des bois ».
C’est ainsi qu’il la nomma.

Remarques au passage la banalité du nom : « Belle des Bois ». Notes également que j’ajoute des B majuscules histoire d’y donner un peu de relief. Que veux-tu, il aurait pu se fendre de prénoms plus délicats comme : Ondine, Ureder Anderea, que sais-je encore ! Mais je m’égare, nous ne sommes pas là pour en juger… Reprenons plutôt le fil de ce récit .

(…) Ces pensées le ramenaient sans cesse à la vasque, à la Belle des Bois.
La meule de bois, terminée la veille, attendait sagement qu’il y mît le feu.
En temps normal, Unai aurait démarré sa journée par ce geste, de peur qu’une pluie ne vienne endommager la couche de terre qui la recouvrait.
Mais la Belle des Bois occupait tout l’écran de son monde intérieur.
Il choisit parmi le fatras de son outillage une hachette bien équilibrée et bien affûtée. Il la recouvrit d’un étui en cuir, se l’attacha à la ceinture. Puis tout guilleret, il courut en direction du torrent qui grondait toujours, en contrebas.
Il entra dans les eaux fraîches et se laissa porter par le courant…
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e courant tumultueux le déposa dans la vasque aux eaux turquoises. Comme la veille, une grande sérénité envahit Unaï.
Il fit le tour de la vasque scrutant les profondeurs, mais rien ne trahissait la présence du merveilleux saumon.
Un banc de vairons nageait tranquillement en zig zag  à une vingtaine de centimètres de la surface. Unai retint sa respiration : voilà qui constituait une proie facile pour l’énorme poisson. Les innocents vairons poursuivaient leur sarabande aquatique. La surface des eaux demeurait calme : Il fallait se rendre à l’évidence, ce saumon-là s’était tant empiffré la veille, qu‘il lui faudrait pas mal de temps avant de ressentir les effets de la faim.

Il s’enquit alors des traces du passage de la belle et de sa petite troupe. Mais point d’herbe foulée, de branchette cassée, rien qui permette de vérifier qu’il n’avait pas vécu un songe.
Dépité mais point découragé, il entreprit alors de découvrir une faille, un gouffre ou un quelconque passage qui permettrait à Belle des Bois et compagnie de disparaître aussi rapidement.

Cette fois encore sa recherche fut vaine. Néanmoins, ainsi équipé de sa hachette, il se fraya de discrets cheminements qui lui permirent de prendre connaissance de la géographie des lieux.

Il fallait se rendre à l’évidence : le torrent seul autorisait un accès naturel, ô combien difficile…
Il regagna la petite plage de graviers et s’accorda un petit somme réparateur.
Lorsqu’il se réveilla quelques heures plus tard, la nuit tombait. La lune décroissante éclairait de sa belle lumière la végétation, quoique plus faiblement que la veille.
Pour tromper son attente, Unai entreprit de se gaver de myrtilles et de framboises.
Le jour se leva. Unai observait toujours la surface de la vasque, point de remous, point de saumon, point de Belle des Bois, point de fifres et de tambourins…

Il emprunta la même voie de sortie, mais cette fois manqua de se noyer.
Malheureux, éreinté, il retrouva son campement par le chemin des crêtes, après de nombreux arrêts dus à des petits soucis digestifs, provoqués par une ingestion importante de myrtilles et d’eau froide.
 
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naï répéta ce manège plusieurs jours d’affilée.
Il en oubliait presque de manger. Amaigri, efflanqué et fatigué, il aurait fait peine à voir si son regard n’avait exprimé autre chose qu’une profonde quête, quelque chose qui ressemblait au bonheur.

Au septième jour, tandis qu’il surveillait la vasque, il entendit du fond de son fourré de myrtilles un chuchotement dans l’obscurité.
Il tendit l’oreille. À portée de sa main, un hérisson mâchouillait un escargot. On entendait distinctement la coquille se briser entre les dents pointues du petit animal. Unai se concentra à nouveau sur la vasque, quand le chuchotement reprit, plus distinct cette fois, toujours en provenance du hérisson.
La petite voix disait : « N’as-tu point encore compris qu’il te faut attendre la prochaine pleine lune ».
Unai se retourna disposé à en entendre davantage, mais le hérisson poursuivait son errance à la recherche de menus insectes.
« N’as-tu point encore compris qu’il te faut attendre la prochaine lune, la prochaine pleine lune ».
Cela semblait si évident.
Ne dit-on pas qu’il faut toujours écouter les propos du hérisson, qui est la voix de la sagesse…

Lorsque Unai regagna son campement au petit matin, il savait ce qu’il lui restait à entreprendre d’ici la prochaine pleine lune
 
 
 
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l est notoire que les charbonniers reviennent parmi les hommes pour les solstices…
Le solstice d’été approchait. Unai évalua rapidement tout ce qui lui restait à faire : s’occuper de cette meule en cours qu’il avait passablement délaissé ces jours derniers, étudier un accès à la vasque par les berges du torrent…
Il s’attela consciencieusement à l’ensemble de ces tâches, comme à son habitude. Mais, dorénavant, il ressentait dans l’accomplissement de ses gestes quelque chose de différent, comme une joie indicible. Une joie qui magnifiait le moindre de ses mouvements, une allégresse qui donnait un sens nouveau à ce qu’il accomplissait.

Comme il était d’esprit pratique, il réalisa après quelques jours de reconnaissance que l’accès à la vasque par les berges s’avèrerait bien moins périlleux que la voie qu’il empruntait jusqu’alors. Il lui suffisait d’aménager des lignes de vie aux passages les plus critiques, et d’imaginer un système qui lui permettrait sans prendre trop de risques de descendre par le point le plus bas des falaises basaltiques. Quant à l’ascension au retour, il calcula qu’elle serait possible grâce à un rudimentaire appareillage de cordes et de poulies reliées à un contrepoids.
L’esprit léger il prépara son équipage pour des livraisons de charbon de bois.

Certains dirent, tandis qu’il entrait au village, qu’il chantonnait des mélopées inconnues, que les cloches de ses bêtes de somme rythmaient harmonieusement. Ce qui, convenons-en, pour un homme réputé taciturne, ne manqua pas d’étonner.
Vous savez, les ragots…
Mais ce qui stupéfia la totalité des gens qui le croisèrent ce jour-là, ce fut son regard extatique qui lui conférait une autre stature.
Il fut même des jeunes femmes qui le trouvèrent beau…

Unai flottait sur un petit nuage de félicité. Il ne remarqua rien de tout cela : la façon dont les villageois l’examinaient, les propos qu’ils échangeaient çà et là sur son passage.

Il se dépêcha de conclure ses petites affaires, échangea son charbon contre un équipement dont on ne lui connaissait pas l’usage, et repartit sans plus tarder en direction de la forêt.
 
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e retour dans la forêt épaisse, il ne dérogea point à ses habitudes :il se mit en quête d’un nouveau campement, qu’il occuperait jusqu’au prochain solstice.
Unai finit par trouver un lieu où les ressources forestières abondaient, ce qui assurait son fonds de commerce, et, qui offrait également l’avantage d’être situé à une heure de marche seulement du site enchanteur.
Dès lors il partagea ses journées entre l’activité forestière et l’équipement des falaises. Il travaillait avec méthode et précision. Il se sentait détenteur d’une énergie nouvelle. Mais en même temps, il avait l’impression de s’ouvrir au monde ; la nature qui l’entourait constituait un sujet d’émerveillement sans cesse renouvelé.
Tout était prétexte à sourire, à la contemplation… Dans ses yeux dansaient des étincelles de vie…

Il termina ses travaux d’accès à la vasque trois jours avant la pleine lune.
Unai contempla son travail : l’ensemble était discret et efficace. Bientôt la végétation repousserait, et les équipements passeraient alors inaperçus au commun des mortels.

Bien qu’il soit parfaitement au fait du cycle lunaire, il ne put s’empêcher de passer les deux dernières nuits précédents la pleine lune aux environs immédiats de la vasque.

Les oiseaux avaient consommé les dernières baies. Il se contenta de racines de réglisse pour tromper son attente.
Vint enfin la nuit de pleine lune tant attendue. Le ciel était bien dégagé. Unai pouvait distinguer des détails auxquels jusqu’à présent, il n’avait guère prêté attention. Comme l’emplacement de ce bouleau majestueux, dont les racines enjambaient de grosses roches et s’enfonçaient profondément dans la terre.
Une légère somnolence le gagna. Il se réveilla en sursaut, se morigéna : ce n’était vraiment pas le moment de s’endormir.
Les heures s’écoulaient, et rien ne se produisait.
Un doute affreux commença à germer dans son esprit. Après tout, il avait échafaudé cette certitude sur les propos d’un hérisson. Etait-ce bien raisonnable ?

Unai sentait une nervosité malsaine le gagner. Il se concentra sur sa respiration pour essayer de chasser ces pensées parasites, quand des cercles concentriques vinrent rider la surface des eaux turquoises.
Le fabuleux poisson remontait des eaux de la vasque.
 
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e saumon dans un bond irisé sortit de l’eau, déposa le peigne sur la pierre, puis regagna les profondeurs de la vasque.
Une lueur, puis une musique envoûtante ne tardèrent pas  à se manifester. Belle des Bois arrivait en compagnie de sa suite. Unaï remarqua des nouveaux venus parmi la troupe des musiciens : certains d’entre eux jouaient d’une espèce de cornet, et les notes de musique montaient haut, belles et pures dans la nuit calme.
Absorbé dans la contemplation du merveilleux spectacle, Unaï ne prit pas garde de prime abord au chuchotement qu’il percevait à ses côtés.
Mais celui-ci reprit.

Il abandonna à contrecoeur la vision éthérée de Belle des Bois, pour remarquer le petit hérisson. Il allait le chasser, quand il se ravisa. Après tout il lui devait bien une oreille attentive, ne serait-ce que pour le conseil qu’il lui avait rendu tantôt.
Le hérisson l’entreprit alors de la sorte :
« Le saumon, comprends-tu, n’est pas poisson semblable aux autres. Il est magique ».
Unai n’en doutait point. Il y avait bien quelque magie dans l’air, car la raison ne suffisait pas à expliquer ces phénomènes, convenons en !
Aussi, sans perdre une miette du spectacle qui se déroulait sous ses yeux, il écouta sagement les propos du hérisson.
« Ce saumon, vois-tu, constitue le lien entre le bas et le haut, entre le sec et l’humide. Il permet de passer d’un monde à un autre : ne se satisfait-il pas des profondeurs salées de l’océan, comme il recherche l’eau vive des torrents pour s’y reproduire. »
Unai opina du bonnet. Ces propos lui semblaient remplis de bon sens.
Le hérisson poursuivit encore :
« Pour celui qui regarde cet animal, ainsi que tu le fais, avec le cœur, ce saumon ouvre les portes du grand rêve. Il te met sur la voie des origines. Sur son invitation, tu pourras remonter aux sources, te régénérer dans le passé, revenir sur tes pas pour trouver ce dont tu as besoin… »

Une note de musique monta plus haut que les précédentes. Belle des Bois lança avec grâce le peigne dans la vasque, et la petite compagnie s’évanouit comme la fois précédente.
Les questions se pressaient aux lèvres de Unai.
Il chercha le hérisson dans les fourrés, mais celui-ci avait disparu.
 
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es propos du hérisson rencontraient un écho en Unai.
En homme simple, il goûtait aux joies de la nature. Du chant de la sitelle ou de celui de la fauvette ; il faisait une symphonie, de la pluie qui tambourinait sur son abri de planches grossières ; une sardane, du passage du vent dans les branches, une nymphe jouant de la lyre…
Dans la douceur des nuits estivales, il s’allongeait sur la pelouse de la clairière et observait le ciel étoilé. Il lui semblait alors prendre conscience de sa place insignifiante dans l’univers. Il faisait partie d’un tout dont la compréhension le dépassait, mais dont il était partie prenante…
Il avait néanmoins du mal à s’imaginer ce que le hérisson incluait dans le « grand rêve », tout comme ce qu’il entendait par « voir avec le cœur »… Mais il se rassurait en se disant qu’il y aurait devant lui de nombreuses pleines lunes, pour trouver une explication à tout cela.

Une douce transformation s’opérait en lui.
Il s’essaya aux couleurs, broyant de l’ocre, découvrant l’alchimie des pigments. Il délaissa son activité première de charbonnier, sans pour autant l’abandonner définitivement, pour s’adonner aux joies d’une activité créatrice particulière.
À l’aide d’une brosse grossière, il enduisait le tronc ou certaines grosses branches d’arbres de ses couleurs. Il affectionnait par-dessus tout l’écorce lisse et gris clair des hêtres, surtout lorsque ces arbres abritaient à proximité des peuplements de bouleaux.
Les tâches disséminées de couleur jaune, rouge et orangée disposées sur les arbres à différentes hauteurs contrastaient avec le blanc et le noir des écorces des bouleaux, le gris-bleu des lichens.
Son travail, non seulement se voyait de loin, mais surtout, donnait une cohésion ainsi qu’une dimension surprenante à l’ensemble.
 
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mporté par l’enthousiasme, Unaï décida de poursuivre son activité créatrice aux abords de la vasque. Il avait envie de rendre à Belle des Bois une partie de la joie qu’elle lui apportait.
Au prix de quelques difficultés, il descendit ses couleurs dans des seaux en écorce de bouleau. Il malaxait ses préparations afin de les appliquer sur une série de troncs quand le hérisson lui rendit visite.

De leurs rencontres désormais fréquentes, naissait un dialogue passionné dont Unai retirait un grand enseignement.
Unai terminait d’agiter ses mixtures et s’apprêtait à les appliquer sur l’immense bouleau proche de la vasque, quand son ami hérisson interrompit son geste avec ces explications :
« Il n’est point nécessaire de marquer cet arbre-là ! »
Indécis , Unai ne savait que faire ni penser. Bien que celui-ci fut de taille considérable, les bouleaux étaient des arbres très communs. Le plus souvent, ils abondaient dans les lieux où il avait effectué ses coupes de bois. Croissant vite, colonisant rapidement l’espace vaquant, leur durée de vie assez courte ne leur permettait guère d’occuper aussi durablement l’espace forestier que les hêtres, seigneurs de la.forêt.
Le hérisson nota son trouble et lui tint le résonnement suivant :
« Le grand chambardement est en marche. Point n’est nécessaire de hâter le cours des choses, d’attirer le regard des hommes sur ce lieu. Attends donc que les éléments se mettent en place d’eux-mêmes. Leur temps viendra bien assez tôt… »
Unai bien qu’habitué aux propos obscurs du hérisson demeura interdit. Que sous-entendait-il par là ?

Le hérisson dubitatif se dandinait sur ses minuscules pattes, comme en proie à une grande hésitation. Il se décida enfin à dire :
« Ce bouleau représente la voie par où descend l’énergie du ciel et par où remonte l’aspiration humaine. Il est l’axe du monde, sur lequel s’appuient les sept piliers… »
Les sept piliers : pourquoi sept et pas douze se demandait Unai.
« Parce que c’est dans l’ordre des choses : d’abord vient le sept puis le douze. C’est ainsi, sept piliers, comme les sept jours de la semaine, les sept astres qui gouvernent le zodiaque, les sept notes de musique, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, les sept degrés de la conscience… »
Le hérisson abandonna un Unai pantois à sa réflexion. On l’entendait poursuivre ses énumérations dans les fourrés, d’une voix de moins en moins audible…
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es jours raccourcissaient, on sentait l’hiver en marche. Dans un flamboiement de couleurs rouille et or, les arbres abandonnaient leurs feuilles aux caprices des vents.
Les bons jours, le vent du sud offrait aux feuilles mortes des jeux aériens. Les feuilles dans une grande volute semblaient vouloir se visser dans le ciel. Puis le vent facétieux les entraînait dans des tourbillons circulaires à ras du sol…
Les mauvais jours, la pluie interrompait le voyage, plaquait les feuilles humides au sol. La bise remisait alors les dernières feuilles dans les vallons encaissés, dans les trous et les crevasses ainsi qu’aux abords des cours d’eau.

Les contacts avec le hérisson s’espacèrent pour cesser définitivement à l’approche de l’hiver. Gras et dodu, ce dernier aménagea un nid douillet, dans lequel il entreprit une longue hibernation à l’abri des sautes d’humeur du temps.

Unai demeura fidèle au poste. Il assistait seul aux phénomènes des nuits de pleines lunes. Il se concentrait sur les détails, essayait de relier ce qu’il voyait et ressentait aux enseignements du hérisson. Son abri de myrtilliers ayant perdu sa végétation, il opta pour une petite cavité rocheuse qui présentait également l’avantage de le protéger des vents.
De ce nouveau poste d’observation, il voyait les choses sous un autre angle.

Belle des Bois paraissait habitée par deux personnalités entremêlées. La première, rayonnante et lumineuse sautait aux yeux. La seconde, obscure et ténébreuse, se nourrissait de l’éclat de la précédente.
Unai remarqua que lorsqu’il distinguait plus clairement la face obscure de Belle des Bois, des changements de temps soudains intervenaient, avec une violence proportionnelle. Il pouvait s’agir de pluies diluviennes, suivies de crues impressionnantes, ou encore, d’importantes chutes de neige aussi impromptues qu’indésirées. Durant quelques jours, les éléments se déchaînaient, donnaient libre cours à leurs humeurs violentes et destructrices. Puis tout rentrait dans l’ordre. Sagement, un retour à l’équilibre inopiné, reprenait l’ordre des choses.
On mettait les dégâts sur le compte d’un écart polisson, d’une quelconque humeur passagère…
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nai terminait son immense composition.
Les arbres, aux branches dégarnies, ajoutaient encore au relief pictural. L’ensemble exprimait une grande force et se voyait de loin.

Dans la vallée, des bergers rapportaient des propos étranges.
On racontait que le soleil jouait avec des couleurs vives peintes sur les arbres dans une petite clairière. Selon le tempérament de l’observateur ou l’heure du jour, le spectacle pouvait être une ode à la joie ou alors, une invite à la mélancolie.
Mais vous le savez bien les goûts et les couleurs font rarement l’unanimité.
Les gens colportaient des tas d’histoires mais il ne se trouva personne pour vérifier les propos tenus.

Unai fit son apparition avec le solstice d’hiver. Il était rayonnant, métamorphosé, comme si les évènements glissaient sur lui.
Les commentaires reprirent de plus belle. Certains commençaient à jalouser sa bonne fortune, son attelage magnifique, la grâce de ses mouvements.
Les filles à marier après l’avoir longtemps dédaigné, ignoré, commençaient à le considérer comme un bon parti…
Unai fut l’objet d’attentions qu’il ne remarqua même pas.
L’acquisition d’un matériel de plus en plus  insolite, pour qui connaissait le métier de charbonnier, l’accaparait.
Néanmoins, il dispensait des propos agréables à chacun, plaisantait avec les pêcheurs, conversait avec un berger au détour d’un sentier…
Il prit ainsi connaissance des commentaires que les gens échafaudaient au sujet de curieuses peintures dans les arbres, en pleine forêt. Unai ne tarda pas à réaliser que son travail attirerait tôt ou tard la curiosité de ses contemporains. Il finirait par les guider involontairement jusqu’à la vasque, et là, qui pouvait deviner ce qui se produirait…

Ces premières réflexions l’alarmèrent car il lui serait désormais difficile de se passer de cette forme d’expression. Devait-il abandonner son art ou bien tout simplement le pratiquer en des lieux situés à l’opposé de celui qu’il cherchait à protéger.
Oui, bien sûr !
Là se trouvait la solution !
Il lui suffirait de changer de versant ou même de se rapprocher des habitations les plus isolées. Il pourrait ainsi poursuivre à loisir l’ensemble de ses activités
Sa décision prenait corps. Il décida alors d’écourter son séjour parmi les hommes.
Unai demeura deux jours au village, puis reprit le chemin de la forêt. Il marchait d’un pas vif que rythmaient les sonnailles de ses mules et de ses chevaux.
 
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nai établit son nouveau campement à plus d’une journée de marche de la vasque, sur un versant exposé au sud. La forêt, à cet endroit, était moins épaisse.
En d’autres temps, il aurait écarté ce choix, ne serait-ce que pour des raisons d’approvisionnement en bois de ces meules à charbon. Aujourd’hui, ce qui lui importait, c’était la lumière qui dansait dans les branches des arbres, et l’inspiration créatrice que suscitaient ces lieux.

Six familles s’étaient établies sur le flanc nord, plus arrosé. Comme ailleurs, les gens vivaient de la pêche du saumon, et de l’élevage d’un petit troupeau de brebis, sur quelques arpents défrichés et semés de prairie.
Il suffisait à Unai de marcher deux à trois heures jusqu’aux premières crêtes pour apercevoir la fumée des foyers, qui montait droite et grisâtre dans le ciel d’hiver. Il aurait pu ainsi partager de temps à autre une écuelle de soupe ou un plat de saumon arrosé d’hydromel, car ses nouveaux voisins étaient d’un tempérament fort accueillant.
Mais Unai était un solitaire. Il s’accommodait de la compagnie des arbres et de la faune sylvestre.

Enfin, ainsi que tu vas le voir, l’amour a raison des gens les plus taciturnes.

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ne veuve, qui répondait au nom de Laïda, occupait une petite borde en lisière des bois. Elle avait perdu son mari au cours d’une de ces crues soudaines.
Tandis qu’il travaillait à récupérer ses nasses à poissons, Koxe, son mari, fut emporté par le courant et se noya.
Laïda eut pu aisément intégrer un autre foyer, prêter la main aux activités de salage et du fumage du poisson, car la solidarité était quelque chose de sacré pour la communauté. Mais murée dans sa peine et son chagrin, elle préféra demeurer dans sa petite chaumière en compagnie d’un maigre troupeau de moutons, dont elle filait la laine. Elle acquit ainsi rapidement une bonne réputation de fileuse, et la vente du produit de son travail suffisait amplement à ses modestes besoins.

Deux ou trois ans après le drame, quelques rares prétendants se présentèrent à sa porte, mais elle les éconduisit gentiment ; elle ne se sentait pas disposée à se lancer dans une nouvelle aventure conjugale.
Alors, les jeunes gens l’oublièrent car la région ne manquait pas de jeunes cœurs à prendre.

A trente ans, Laîda n’était pas convenons en, une beauté, mais elle puisait son charme dans la douceur de son regard, dans la discrétion de sa présence.
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ui ! Je sais ! Tu t’impatientes ! Je suis quelque peu longuet avec mes propos. Il te tarde de connaître la suite, voire peut-être, des détails sur la vasque, ne serait-ce que pour la localiser.
Patience !

L’histoire de Laîda et Unaï est des plus banales. Ils se rencontrent, s’aiment et ont de nombreux enfants.
Enfin nombreux ! La belle n’est plus toute jeune ; ils se contentent de cinq marmots.
Non, l’histoire ne se termine pas là. Comment font-ils connaissance ?
Petits curieux, cela ne vous regarde pas, c’est du ressort de la sphère privée comme l’on dit.
Vous insistez !
Dans ce cas, disons que les peintures d’Unaï agirent comme un aimant. Laïda perçut cela comme la plus belle déclaration d’amour au monde. Quant à Unai, il fut séduit par ses gestes empreints de douceur, par sa candeur.

Outre leur progéniture, de leur rencontre naquit un phénomène artistique. Laîda eut l’idée de tremper son fil dans les couleurs de Unai. Tous deux conçurent alors un projet de métier à tisser. Unai le construisit de ses mains, démontable vous l’imaginez, car il était hors de question d’abandonner cette vie semi-nomade. Laida tissa enfin des pièces de toiles aux motifs étranges et colorés que Unai suspendait au faîte des arbres.
Aux taches de couleurs s’ajoutaient les pièces de tissus. L’ambiance était féerique.
Ces lieux acquirent très vite une réputation insoupçonnée.
Certains disaient, que ces clairières ainsi décorées avaient des pouvoirs thérapeutiques, d’autres que ces endroits étaient protégés par les esprits de la forêt…
Rapidement, et au fur et à mesure que Unai et Laida déplaçaient leurs campements, à chaque solstice, ces lieux voyaient l’arrivée de nouveaux occupants. Des bergers s’installaient, et comme par magie, leurs troupeaux prospéraient.

Quant à Belle des Bois ? Unai lui fut toujours fidèle et sa descendance également, nous le verrons.
Deux à trois jours par mois, il quittait le foyer pour se rendre jusqu’à la vasque en grand secret.

Laïda redoutait ces nuits de pleine lune, car Unaï ne lui donnait aucune indication quant à sa destination, ni quant au motif de son départ.
Il revenait chaque fois porteur d’une fabuleuse énergie créatrice fort communicative.
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es enfants de Unai et Laida grandissaient. Ils étaient tous robustes, habitués à la vie des bois, et manifestèrent très tôt un intérêt pour les choses artistiques. Curieusement, chacun d’entre eux développait à sa façon une espèce de don, qui pour la sculpture, la poésie, la musique… que sais-je encore ?
Si Laida s’abstint de tout commentaire quant aux déplacements de Unai les soirs de pleine lune, ce ne fut guère le cas des enfants. Ceux-ci s’interrogeaient sur le motif de ces absences mystérieuses. Ils ne tardèrent pas à presser leur père de nombreuses questions.
Unai parvint durant un certain temps à éluder les demandes, mais les questions se faisaient de plus en plus pressantes, et l’imagination fertile des enfants commençait à nourrir des propos rocambolesques qui commencèrent à l’alarmer.
NaÏa, la plus jeune lui proposa alors de l’accompagner. Unai eut beau évoquer un long voyage, il n’eut raison de la détermination de la gamine. Elle veillerait s’il le fallait, se cacherait, l’épierait, le suivrait à distance si besoin était…
Unai prit alors conscience qu’il lui faudrait tôt ou tard partager son secret, le transmettre…

À l’approche de la pleine lune, la famille se mit en marche.
L’été battait son plein, et les enfants se riaient des difficultés du chemin. Les cours d’eau que l’on traversait étaient l’occasion de baignades, de rires et d’éclaboussures.
Laida quelque peu inquiète au départ se laissait gagner par la bonne humeur que manifestaient les enfants, et très vite, s’abandonna à la joie de cette sortie impromptue.
Lorsqu’ils parvinrent aux abords des falaises, et qu’elle réalisa les acrobaties qu’il leur faudrait accomplir pour atteindre le lieu qu’Unai tout sourire désignait de son doigt, elle traversa un moment de panique.
Mais les enfants ne voyaient dans ces aménagements qu’un fantastique terrain de jeux. Les jambes flageolantes dans les passages difficiles, elle réussit toutefois à atteindre le bas de la falaise, rassurée par l’ingénieux système de contrepoids qui permettrait une ascension aisée au retour.
 
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arvenue aux abords de la vasque, la famille se gava de framboises et de myrtilles.
Puis Piarre, l’aîné des enfants entraîna ses frères et sœurs pour un bain délicieux dans l’eau turquoise.
La nuit tombait et la pleine lune prenait le relais. Les enfants avertis par je ne sais quel sens prémonitoire sortirent de l’eau et rejoignirent leurs parents.
Il régnait aux abords de la vasque une ambiance digne de celle des contes de fées qu’Unai contait à la famille, le soir, lorsque le feu crépitait. La description de cette luminosité particulière, le murmure de l’eau, le doux bourdonnement des insectes, le ballet des vers luisants…
La petite assistance comprit alors qu’entre le conte et la réalité, seule une frontière ténue séparait ces deux mondes. La famille s’installa alors dans une attente silencieuse.

Déjà, des cercles concentriques agitaient la vasque.
Unaî réveilla doucement Maïder qui somnolait. Le rituel se mettait en place : l’imposant saumon remontait à la surface sous les yeux ébahis des enfants. Le poisson fit un bond fantastique, déposa le peigne sur la roche plate, et se fendit d’un plongeon impeccable à faire pâmer d’envie un champion olympique.
Les enfants se retournaient vers Unaï excités, prêts aux commentaires, lorsque la musique retentit.
Comme par enchantement, Belle des Bois apparut alors, entourée de cinq autres jeunes femmes toutes aussi belles qu’elle. Belle des Bois se saisit du peigne et entreprit de se peigner. Les jeunes femmes sautèrent d’un bond léger sur les rochers avoisinants et entamèrent des chants polyphoniques d’une beauté à donner la chair de poule.

Unai en fut lui-même surpris. Tant et si bien, qu’il ne perçut pas de prime abord, le murmure du hérisson. Il s’apprêtait à saluer ce dernier, quand il se rendit compte que le hérisson ne s’adressait pas à lui, mais à Naïa, sa plus jeune fille. Une vague de bonheur, comme un flux d’or le traversa de la tête aux pieds. Sa famille « voyait avec le cœur », il n’en doutait pas, mais le hérisson avait élu Naïa.
 Naïa seule assurerait la continuité, c’était ainsi…

Sur le chemin du retour, les enfants commentèrent ce qu’ils avaient vu. Mais comme chacun avait une vision très personnelle, très rapidement l’échange s’enlisa, et chacun se sût détenteur d’une vérité unique, personnelle, qui guiderait son parcours de vie.
À dater de ce jour, il se nommèrent entre eux « Izokinenak », « ceux du saumon ». Ce qui faisait sourire les habitants de la vallée, car c’était bien la seule famille, à ne point vivre de la pêche du saumon, ni même à en consommer…
Et ce nom leur resta. Sans doute connais-tu parmi ton entourage, une personne qui répond à ce nom. Saches alors, qu’il est un des nombreux descendants des enfants d’Unaï.
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es cinq enfants de Laïda et Unaï, parvenus à l’âge adulte, quittèrent le foyer parental, ce qui me direz-vous est dans l’ordre des choses.
Piarre partit vers l’Est, Maïder vers le Sud, Joana vers le Nord et Iker vers l’Ouest. Naîa demeura au pays.

Ces enfants et les enfants de leurs enfants étaient détenteurs de ces talents merveilleux, auxquels ont recours les artistes, car eux seuls possèdent le détachement nécessaire à l’accomplissement de leurs inspirations. Par l’exercice de leurs arts, ils communiquaient aux autres hommes le chant du monde.

La légende dit qu’il se trouva toujours un hérisson pour conseiller un et un seul des enfants par génération. « Ceux du saumon » le désignaient entre eux par l’expression « Hautatuena » : « celui qui a été choisi ».

Enfin lorsque je dis « un et un seul enfant », j’omets l’exception qui confirme la règle. À la sixième génération, la légende rapporte le cas de Gotzon et Gorka, des jumeaux, auxquels s’adressèrent un couple de hérisson. Certains associent ce phénomène avec l’incroyable période de prospérité que connut le pays durant trente-six ans. Le décès accidentel de Gotzon marqua la fin de cette période.
Tant et si bien que seule la lignée de Gorka conserva le flambeau, si je puis m’exprimer ainsi.
 
lettrine-D2.jpgurant ce temps, la population s’accroissait, colonisait de nouveaux espaces.
Bien que l’élevage ovin prît davantage d’importance, ne serait-ce que pour assurer les besoins vestimentaires, la pêche du saumon demeurait encore et toujours la ressource principale du pays.
On s’accommodait des hauts, comme des bas, des périodes fastes, comme des périodes de « vaches maigres ». Dans l’ensemble, au dire des gens, la vie était plutôt facile, et l’on se remettait vite des quelques épreuves et dégâts suite à une crue importante ou à l’opposé, à une période de sécheresse passagère.

La douzième génération marqua la fin du cycle. Les hommes comprirent alors la notion de « grand chambardement », vous vous souvenez des paroles échangées entre Unaï et le hérisson au début de notre histoire, n’est-ce pas ?.

 

 
 



  

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